Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
Essayons d'inover un peu. Je tacherai de fournir quelques textes sur des films plus anciens. Pour inaugurer cette catégorie : une analyse du premier film de Steven Spielberg : Duel.
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Du petit format au grand écran
De la nouvelle...
Le 22 novembre 1963, l'auteur Richard Matheson fut suivi de très près sur une route perdue dans le désert par un camion imposant. Son esprit embrouillé par l'annonce de la mort de John Fitzgerald Kennedy accoucha de l'idée de créer une nouvelle à propos d'une course poursuite opposant un gros camion et une voiture, approfondissant ainsi son thème de prédilection, à savoir la confrontation entre un homme et une puissance supérieure et insurmontable.
Étant un écrivain visuel, il refit le trajet, source de son inspiration, en enregistrant et commentant les événements l'ayant ponctués (bruits, repères visuels etc...). A la base écrit pour scénariser une série télévisuelle, refusé en tant que scenario d'une série par les chaines, Duel parut en tant que nouvelle dans le magazine Playboy. Puis les droits d'exploitation furent achetés par la société de production Universal.
...à l'adaptation télévisuelle
Steven Spielberg est un jeune cinéaste qui s'est infiltré dans les studios hollywoodiens en se faisant passer pour un employé. En 1971, il vient juste de tourner le premier épisode de la série Columbo et se voit confier la réalisation d'un téléfilm, pour la chaine américaine ABC, devant être présenté comme « le film de la semaine ».
Il s'approprie alors le scénario de Richard Matheson et débute un tournage censé durer dix jours, bien qu'il en prendra treize. Pour préparer ce tournage Spielberg a dessiné une vue d'ensemble de toutes les péripéties du film qui tapissait les quatre murs de sa chambre d'hôtel.
En orchestrant un enchainement de plan sophistiqué et en créant une atmosphère d'un suspense hitchcockien (le visage du conducteur ne sera jamais dévoilé), via le choix de la musique et le découpage de l'action, Spielberg imprime sa marque sur la production.
Il fait le choix de tourner l'ensemble du film en extérieur, car il est convaincu que tourner une partie du film en studio le rendrait moins réaliste. En effet, lors d'un tournage en studio, les reflets sur les carrosseries des véhicules seraient différents et par conséquent tromperaient le spectateur. Perfectionniste, il aura besoin de cinq passages de l'ensemble voiture-camion pour réaliser toutes les scènes dans ce décor désertique, en utilisant quatre à cinq caméras placées sur un tronçon de route d'un kilomètre et demi perdu dans le désert californien.
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Un film caractéristique du Nouvel Hollywood
Le Nouvel Hollywood
Le Nouvel Hollywood est un moment dans l'histoire du cinéma américain qui pourrait apparaître comme son second âge d'or. Il débute dans les années 60 et se terminera au début des années 80, et se caractérisera par une mutation dans les sujets des films, la manière de les réaliser et le jeune âge des metteurs en scènes. Ce mouvement a été inspiré par le néoréalisme italien et la Nouvelle Vague française et brisera des tabous comme la violence et la sexualité.
Le vide artistique des années 60, notamment dû au fait que les stars d'autrefois étaient soit mortes soit sur leur fin de carrière permit à de jeunes cinéastes d'imposer leur vision du cinéma. Le premier grand succès de ce mouvement fut Easy Rider de Dennis Hopper qui fut plébiscité par la génération Woodstock.
Avec le Nouvel Hollywood, le réalisateur obtient le statut d'auteur, en disposant souvent du « final cut », droit jusque là presque uniquement réservé aux producteurs et aux directeurs de studio, et prend généralement pour modèle des réalisateurs tels que Jean-Luc Godard, François Truffaut ou encore Luchino Visconti.
L'univers des films du Nouvel Hollywood n'est pas idyllique. Bien souvent les personnages principaux sont confrontés aux problèmes de société et se rebellent contre le pouvoir en place. Il y a donc une approche réaliste de la part des films, qui peuvent traiter de la guerre du Vietnam (Voyage au bout de l'enfer), du Watergate (Les hommes du président) ou encore de la drogue (Macadam Cowboy). De plus l'apparition de caméras plus légères permet de nouvelles techniques de narration. Désormais, comme pour la Nouvelle Vague française, les metteurs en scène peuvent filmer en extérieur, dans un style quasi-documentaire.
Un "movie brat" : Steven Spielberg
Si d'un point de vue chronologique Spielberg est issu du Nouvel Hollywood, il apparaît en décalage avec l'air du temps, sociologiquement parlant : il ne se drogue pas, il n'est pas à l'aise avec les femmes et lit une presse hollywoodienne étrangère à la notion de cinéma d'auteur. En 1968, il réalise le court-métrage Amblin, qui est une récupération des modes du moment (road movie, incommunicabilité, jeunesse désabusée) et qui fut mis en scène uniquement pour attirer l'attention des producteurs. Spielberg n'est donc pas aussi militant, à l'origine en tout cas, que les «movie brats» Scorsese, Coppola, De Palma ou Friedkin
En 1974, il réalise Sugarland Express et propose un « happy end » rejeté par les producteurs, qui savaient que ce n'était pas la tendance, voulant prendre pour modèle Easy Rider. Mais trois ans auparavant, il avait réalisé un autre road movie, Duel, qui laissait entrevoir ce que serait sa filmographie.
S'il ne traite pas directement de problèmes de société, le metteur en scène propose ici un héros typiquement «spielbergien» : un monsieur tout le monde, ici incarné par Dennis Weaver, mais qui sera ensuite interprété dans d'autres films par Richard Dreyfus puis par Tom Hanks, parfaite représentation de l'American Way of life, marié, possédant une voiture, mais passant pourtant à côté du bonheur.
L'influence du Nouvel Hollywood se verra surtout du côté de la mise en scène. Tourné en extérieur durant 13 jours, Duel est un véritable laboratoire pour le futur pilier du cinéma moderne. Le scénario est très simple, le nombre de personnages est réduit au minimum et le décor est unique ; ici, seule la mise en scène compte. Dans un style documentaire, Spielberg innove ici des mouvements de caméra sophistiqués mais en minimisant la quantité de matériel nécessaire (pas de grue ni de rail). La caméra est souvent tenue à l'épaule dans la voiture, lieu idéal pour tester de nouveaux plans.
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Une mise en scène efficace au service d'une histoire
Un mélange de genres sur le fond
Lorsque le générique de début défile, le spectateur adopte le point de vue de la voiture qui quitte la ville pour le désert. Cette séquence pourrait être apparentée à un flash-back, retournant aux sources du cinéma américain, le western, qui ici montre le « duel » au soleil qui oppose deux êtres humains chevauchant des montures motorisées.
Mais avant d'être un film d'action, Duel est avant tout un film hitchcockien qui respecte les règles édictées par le maître du suspense, dont la plus fondamentale : l'importance du méchant dans l'histoire. Il est en effet très présent, jusque dans le titre. Il s'agit d'un camion, un monstre sans aucune humanité qui pourrait être l'ancêtre du requin des Dents de la Mer, les dinosaures de Jurassik Park, voire même des tripodes de La Guerre des mondes. Tout comme Minority Report, Jurassic Park ou Artificial Intelligence, Duel montre l'être humain surpassé par la machine et la technologie, et en cela le film est un premier essai du metteur en scène dans la science-fiction et le fantastique.
Mais Duel est aussi un « road movie » dont le personnage principal découvre les paysages grandioses de l'Amérique ainsi que ses habitants, il est donc aussi un film contemplatif qui interroge sur le fonctionnement de la société. Ce camion rouillé qui tente de détruire la Plymouth flamboyante pourrait aussi évoquer ces défenseurs du vieux cinéma qui voient d'un très mauvais oeil la relève des «movie brats». Le héros tentant de se défendre avec peu de moyens fait penser à ce jeune réalisateur qui veut prouver son talent avec son peu de matériel. Ainsi, lors de la destruction de ce prédateur, un cri semblable à celui d'un dinosaure se fait entendre (repris d'ailleurs lors de la mort du requin des Dents de la mer), alors que le héros hurle de joie, avant de s'assoir et d'attendre les secours ; cela peut symboliser la victoire de Spielberg sur le cinéma moyenâgeux, et l'attente de nouvelles propositions de la part des producteurs.
Par ailleurs, Duel est la première incursion du réalisateur dans le film de traque (Arrête moi si tu peux, Sugarland express, Munich, Minority Report). Le film explore donc plusieurs thèmes qui seront chers au metteur en scène dont la perte de l'innocence (quelque chose d'ordinaire, symbolisé ici par la voiture, qui devient un monstre) et la confrontation entre un homme et une entité supérieure (Rencontre du 3ème type)
Un brillant exercice de style sur la forme
Duel étant le premier tournage ambitieux de Steven Spielberg, il présente plusieurs erreurs de cadrage, comme lorsque l'équipe présente dans la voiture est visible dans le rétroviseur.
Néanmoins, tous les plans sont sophistiqués, et très peu sont statiques. Dans un style documentaire, qu'il reprendra avec Janusz Kaminski et sa steadycam à partir de La Liste de Schindler, Spielberg filme au plus près de l'action et ne quittera pas une seule fois le personnage principal, adoptant même son point de vue avec une voix off provenant d'un magnétophone, le budget alloué rendant impossible une longue post production.
La transformation du camion en monstre se fait notamment dans deux plans : un premier plan qui dévoile le camion pour finir face à face avec lui alors que le moteur de celui-ci hurle, et un deuxième plan où le camion apparaît dans un tunnel comme un animal qui sortirait de son terrier. Enfin, il n'a pas de conducteur visible, ce qui déshumanise complètement le tueur. De plus, le danger que représente le camion est accru par les lettres rouges : "flammable". Les premières choses que le héros voit de son poursuivant sont ces inscriptions et les plaques d'immatriculation de ses victimes, affichées fièrement. Ceci est un procédé hollywoodien assez usité consistant à faire monter la tension avant l'éclatement de la violence. La terreur est à son apogée durant le final, où les deux véhicules se font face, comme dans tous les duels de western, aboutissant à la défaite de l'un des deux protagonistes.
L'ambiance du désert est accentuée par l'utilisation des couleurs peu nombreuses et ternes. En outre, le rouge éclatant de la voiture la désigne comme une cible facile et la couleur brun permet de camoufler le camion tel un prédateur. Ce rapport de force entre le chasseur et la proie se voit jusque dans la taille des véhicules. La carcasse du camion peut en outre faire penser à un pelage servant à impressionner et effrayer ses ennemis. Il faut ajouter que cette utilisation des couleurs laisse présager le traitement des images dans les autres films de Spielberg, surtout en collaboration avec Kaminski (La Liste de Schindler en noir et blanc, Minority Report majoritairement en bleu, Il faut sauver le soldat Ryan très décoloré...). Par ailleurs, pour rappeler le statut de machine du véhicule, le compositeur Billy Goldenberg, qui avait travaillé sur l'épisode de Columbo, livre ici une BO majoritairement constituée de sons métalliques.
Sur le fond comme sur la forme, Duel est un film brillant qui arrive à mélanger les genres tout en innovant sur le plan visuel. Il fait ainsi un road movie (Sugarland Express) qui se développe sous la forme d'un film de science fiction (A.I.), fantastique (Always), voire d'horreur (Jurrasic Park), pour aboutir sur un final grandiose et «westernien» (rappelant beaucoup Les Dents de la Mer)...
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La révélation d'un artiste majeur du cinéma
De nos jours Spielberg est considéré par certains comme un auteur très talentueux mais par d'autres comme un « faiseur » commercial. A l'époque Spielberg n'était pas un réalisateur connu ni populaire et il ne faisait jusqu'alors que des téléfilms de commande (dont deux épisodes de Night Gallery). Duel a eu un tel succès lors de sa diffusion télévisuelle qu'Universal a décidé de l'exporter en tant que film dans les salles européennes rallongé de quelques scènes dans le but d'atteindre la durée légale d'exploitation de 90 min en Europe (soit 17min de plus). Le film fut un grand succès critique et public : en plus d'avoir été nominé pour un golden globe en 1971, Duel fut le premier film à être récompensé du Grand Prix du Festival international du film fantastique d'Avoriaz deux ans plus tard. Aujourd'hui encore ce long métrage est considéré par certains comme l'un des meilleurs de sa filmographie.
Ce film permit à Spielberg de se faire connaître par le grand public et d'avoir la confiance des maisons de production qui lui confièrent la réalisation de Sugarland Express en 1974 et de réaliser en 1975 le premier blockbuster estival avec Les Dents de la mer.